Une longue file dĠhommes dcharns que lĠon force marcher. Marches de la mort. Qui sĠarrte est tu ; qui sĠcroule, meurt. CĠest la fin, se dit un jeune homme de presque dix-huit ans, ombre parmi les ombres. Comment continuer, sans force, sans nourriture, malade, avec une pesanteur dans la chair qui rend chaque mouvement plus difficile accomplir ? La mort est lĠÏuvre, malgr le combat quĠil livre jour aprs jour pour se maintenir en vie. Il ne reviendra pas. Si peu de temps vivre. Il a tout affront jusque-l : lĠpouvante, le froid, la faim, la fivre, lĠhorreur quotidienne des cadavres pourrissants, ces anonymes sans spulture, qui ont t des humains. Et tout ce que, lorsquĠon ne sait pas, on ne peut imaginer. Une ville voue la mort : Buchenwald. Une ville pour laquelle lĠunique projet est lĠanantissement de ceux qui la peuplent. Mais lui a rsist ; il tait port par lĠamour des siens, il sĠy raccrochait par toutes sortes de petites ruses.
Au dbut, il y avait eu les lettres : Bastien avait le droit dĠen crire une par mois, en allemand. La langue de lĠennemi, il ne la parlait pas, mais il trouva toujours des intermdiaires pour lĠaider. Alors il crivait sa famille sous la plume dĠun autre. Et de parler ceux quĠil aimait, quĠil ne reverrait probablement jamais – mais cela il fallait sĠinterdire dĠy penser – lui permettait de se raccrocher au rel, pas le rel du camp, mais celui du dehors, l o il nĠy a ni cadavres, ni peur, enfin pas cette terreur de chaque seconde. De les imaginer, si loin, si prs, il avait puis lĠnergie ncessaire sa survie. Il crivait, donc, des lettres bien trop courtes, o il parlait presque exclusivement de nourriture : car ici, au camp, si lĠon ne recevait pas de colis, on tait perdu. Alors il inventoriait tout ce dont il manquait, sans rvler quĠil ne mangerait probablement presque rien de ce qui arriverait des semaines aprs lĠexpdition, souvent inconsommable et de toute faon indispensable monnaie dĠchange. Il avait mme rclam une mthode de langue : il voulait apprendre lĠallemand et le russe – on ne sait jamais : sĠil russissait, un jour sĠchapper É Et puis cĠtait sa faon de donner le change : pouvoir apprendre en prison, cela signifiait que les conditions de dtention taient supportables. Et si sa famille le croyait, il pouvait aussi faire semblant dĠy croire.
Dans ses lettres, il souhaitait les anniversaires, la russite aux examens, ou mme, il sĠexcusait : il demandait pardon ses amis de ne pas avoir donn de nouvelles, les saluait par lĠintermdiaire de ses parents, leur rapportait quel point il regrettait de ne plus travailler avec eux. SĠexcuser de ne pas faire, cĠtait croire quĠil tait encore libre dĠagir sa guise.
Il voquait la neige, sans dire la meurtrissure du froid, la sant, sans dire la dysenterie et les furoncles. CĠtait comme un jeu de rassurer ceux qui taient loin, encore libres, ainsi quĠune mre le fait avec son enfant ; dĠailleurs, sĠil sĠtait plaint, la lettre aurait t censure.
Il ignorerait toujours si le courrier parvenait destination, mais quĠimporte ? il avait parl des vivants ; cela suffisait lĠemplir du bonheur minuscule du condamn mort, qui se rjouit dĠun petit coin de ciel bleu aperu depuis la cellule, dont il ne sortira que pour mourir.
Ainsi, par lĠartifice de son imagination, il se raccrochait son ancienne existence et retardait lĠinluctable destruction de sa force vitale. Car il avait compris cela : pour survivre, il nĠy avait quĠune issue : sĠagrger la vie des vivants. Oublier par eux, pulsation aprs pulsation, lĠimpossible futur.
Puis il fut dplac, envoy l o la mort tait plus probable encore. Ce ne fut plus possible dĠcrire ; aucun colis ne lui parvint plus. Il continuait parler aux siens, nanmoins, inventant les rponses de sa mre, tellement prsente, tellement aimante, courageuse lĠextrme : lĠimage mille fois remmore de leur dernire rencontre lui permettait dĠchapper quelques secondes lĠpouvante. Il lĠexhortait au bonheur, lui souhaitait une existence qui lui chappait, bien quĠil la poursuive dsesprment. Mentalement, il clbrait encore les ftes, engageait ses frre et sÏurs russir leurs tudes, prparait des concerts avec eux.
La passion de la musique, cĠtait ce qui le portait, ce qui survivait du monde extrieur, sa religion, en fait. Malgr lĠpuisement, les partitions pour violoncelle dfilaient devant ses yeux ; sĠil avait eu de quoi crire, il aurait pu les transcrire, tant tait puissante sa volont de ne pas oublier ; ne pas se faire voler ce dernier espace de beaut. Lui vivant, la musique lui appartiendrait.
Il chante : oui, lui, le violoncelliste moribond, du souffle rauque qui sĠchappe encore de sa poitrine, il chuchote la sonate de Beethoven: il lĠa si souvent rpte avec sa sÏur, la pianiste. Il sĠarrte, revient en arrire. Son professeur, lĠaurait interrompu. Il doit raffermir son coup dĠarchet, vibrer davantage. Le clavier rejoue la ligne. Il sĠlance son tour, extnu.
Chaque pas de la marche force est port par une mesure de plus : un miracle. Soulever un pied puis lĠautre, sĠarracher la terre gele, cĠest la musique qui permet cet exploit. Mme la neige a le poids du plomb. Sa blancheur est menteuse. Bientt elle lĠavalera, comme elle en a aval avant lui, disparus du convoi sans que personne ne sĠtonne.
Il marche. Encore une victoire sur le nant. Tant quĠil entendra ce quĠil psalmodie, il vivra, il avancera. Et son chant, son rle plutt, berce ses derniers pas dj recouverts par la neige. A peine audible, parce que son souffle sĠamenuise, la mlodie emplit ses oreilles dĠune flicit inimaginable pour ceux qui, leur vie durant, pleureront son absence. Personne ne saura jamais quĠil sĠest teint ainsi, libre. Le saurait-on, quĠest-ce que cela changerait ? Un garon de dix-sept ans, brillant, heureux de vivre, est arrach sa famille et sa vie, pris en otage par une dictature impitoyable qui nĠen finit pas dĠassassiner. JusquĠ lĠinstant ultime, il a conserv son humanit. Et alors ? il est mort, tout de mme.
Bastien est tomb. Il ne lui reste plus quĠ fermer les yeux – des yeux si beaux, inoubliables, dira plus tard de lui un rescap – en finir pour toujours avec la souffrance et la peur de mourir. La musique s'envole dans un crescendo muet, tandis que sĠloignent ses camarades de misre : lĠenfant de dix-huit ans, fils interminablement pleur, frre jamais perdu, entend ce quĠil ne peut mme plus chanter.
Combien de secondes ou de minutes a dur lĠagonie ? De quel sursaut de vie sĠest-elle accompagne ? Mais il tait trop tard. CĠest un cadavre, maintenant, qui disparat sous la neige. Bastien ne reviendra pas. Il nĠest plus. En vain sa famille attendra-t-elle son retour, recherchera-t-elle sa trace.
Pour elle, la nice qui ne sait rien, il sera celui dont on ne peut parler, lĠoncle jamais advenu.
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Ismne a souvent cout la sonate en fa majeur pour violoncelle de Beethoven : est-ce que vraiment cette musique a escort les derniers pas de Bastien ? QuĠimporte ? Elle veut le croire pour se figurer lĠhistoire, enfin, une histoire.
Le violoncelle et le piano jouent ensemble, lĠunisson ; puis la voix sombre du violoncelle droule une mlope empreinte de gravit, tandis que le piano lĠaccompagne avec lenteur et discrtion. Voil maintenant le clavier qui entonne sa propre mlodie. Le violoncelle marche sa rencontre. Les notes frappes sĠlancent joyeuses vers les cordes frottes qui hsitent encore : le timbre rauque vibre, ralentit, sĠchappe, attend.
LĠun coute lĠautre, le guette, lĠapostrophe. Le clavier sĠimpose, net et prcis. Le violoncelle recule, avant de se prcipiter enfin dans un canon de plaisir et de libert. Le chant dĠamour choral sĠlve, subtil loge de lĠharmonie.
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Comment Ismne sait-elle ce que tous ignorent ? Elle invente, imagine, devine. La ralit est autre, bien-sr, ou bien celle-l ; mais cĠest pour elle la seule manire de donner corps ce fantme dĠoncle, en faire une chair vivante, en lieu et place dĠune dpouille morte, jamais retrouve.
Sa grand-mre a, sa vie durant, cherch le lieu de la spulture de Bastien, parce que lĠadoration de lĠenfant mort passait par cette ncessit de savoir o sĠtait dissout le corps, o sĠtait exhale la dernire pense. Ismne, elle, veut seulement croire que la neige ne peut rien effacer.
Bastien a crit cinq lettres depuis le camp, cinq pauvres lettres a dit sa sÏur, la mre dĠIsmne. Et pourtant non ! Elles nĠont rien de pauvre, ces nouvelles de lĠenfer. Il a regard Satan, les yeux dans les yeux, mais nĠa pas abdiqu.
L o dĠautres renonaient, se laissaient mourir, stupfis par la force du mal, lui conservait sa lgret adolescente. Stupide, il ne lĠtait pas : dĠavance il connaissait son destin. Mme si lĠon voulait croire au retour, tout au camp augurait du contraire. Si lĠon survivait, cĠtait pour mourir une heure plus tard, un jour plus tard, une semaine plus tard, un mois au mieux, mais lĠon mourrait. Alors quoi bon lutter ?
CĠest le mystre qui bouleverse Ismne, elle qui ignore tout ce qui nĠest pas crit sur les lettres ou dans les quelques feuillets laisss par Jeanne. Un mystre qui a, avant elle, boulevers sa mre, sÏur du jeune homme, ou sa grand-mre, piet endeuille qui ne se dcidait pas mourir, de peur que ne se dissolve dans le nant le grand amour prouv pour son fils : un amour si grand et pourtant coupable de ne pas avoir sauv lĠenfant.
Le chemin a t long pour retrouver les traces de pas. Paradoxalement ce sont les gestes insenss de la vieille Marcelle, un Nol, il y a des annes, qui ont ouvert la voie obscure : en cherchant tout prix faire disparatre sur le carrelage de sa maison la neige parse apporte par son fils et sa belle-fille, celle-ci vivait une autre histoire. Mais son geste rappelait lĠimportance de la trace. De lĠobsession absurde de propret est ne la conscience dĠun souvenir jamais explor, tout prt se lire, quĠIsmne portait en elle ou malgr elle. Deux secrets de famille sĠemmlaient, entachs de mort, de trahison et de viol. La peur de savoir, la honte de se souvenir gnraient la confusion. Au bout du chemin sĠcrivait la libert des vivants, celle de connatre le pass, malgr les silences, malgr les interdits.
Ismne a-t-elle le droit dĠbruiter cette vrit invente ou faut-il touffer la douleur dans le silence comme tous ceux qui se sont tus ? Etait-ce de lĠhrosme, leur drobade ? Ceux-l le croient, car ils ont sacrifi la parole une cause quĠils jugeaient lgitime. Mais leur aveu eut permis de comprendre, de sĠpandre, de ne pas suffoquer son tour dĠune souffrance inexplique.
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Son mari ne sĠtait jamais abandonn tout fait dans lĠamour. Mais comment aurait-il pu, sĠil tait le produit de la dtestation et de lĠhorreur du corps ?
LĠamour
quĠIsmne peut recevoir et donner aujourdĠhui nĠa plus de frontire, ni dans le
temps, ni dans lĠespace. QuĠimportent la frquence ou la distance ?
Lorsque les deux amants sĠunissent, les contingences arithmtiques nĠont plus
cours.
Tout
lĠheure, chaque millimtre de sa peau guettera la tideur de la bouche et la
douceur des mains de son amoureux ; elle ne sera que ce corps de dlice,
inconditionnellement soumis et dĠautant plus libre. Puis elle reviendra elle,
pas encore rassasie, mais avide dĠoffrir son bien-aim une semblable
jouissance.
Elle
repoussera sa tte, enfouie dans la broussaille de son pubis. Il sĠtendra sur
le lit. A son tour, elle partira lentement la dcouverte des paysages de
chair, lchant les mamelons et le ventre, le faisant murmurer. Il voudra la
guider, mais elle prendra son temps. Oublieuse dĠelle-mme, elle jouera pour
son plus grand bonheur avec les tourments de lĠimpatience, les sursauts de la
flicit.
Enfin,
elle effleurera la peau dlicate de son pnis. Elle enserrera le membre entre
deux doigts, guide par la mlodie de son plaisir, et elle glissera doucement
sur les anneaux de sang É
Autrefois, les chappes dĠIsmne, ses drives, sĠachevaient dans lĠamertume. Aujourd'hui, il nĠy a pas de fin, pas de but. Le mur qui cloisonnait son existence sĠest croul. Elle ne fuit plus, elle avance, ou plutt, elle continue.
Les premires fois, lorsquĠelle rencontrait son amant, Ismne craignait que le sang menstruel ne vienne gter leurs si rares rendez-vous. Elle se sentait trahie par son corps, lorsque lĠcoulement survenait lors des retrouvailles. Et puis elle a appris aimer cette ponctuation rgulire de sa vie, parce que son amant la rassurait : cĠtait cela aussi tre femme.
Ismne sĠest peu peu libre de ses prjugs de perfection. Admettre que le corps nĠest pas une photo glace dans un magazine, quĠil exhale des odeurs ou des liqueurs incontrlables, lui permet maintenant de supporter lĠaltration de sa pense obsde du corps de lĠautre. Rver lĠamant, cĠest raisonner avec la chair et le sang .
Tout lĠheure, lĠamant saisira Ismne, frmissante de dsir ; il lĠcartlera avec une douceur obstine. Chorgraphie toujours diffrente, lĠamour se dansera dans un rythme endiabl, avant de sĠapaiser et nĠtre plus que caresses lentes et recherches.
Sur leur peau, la sueur perlera. LĠamant rafrachira Ismne en aspergeant son visage dĠun souffle lger. Tout semblera consomm, mais nouveau, ils se laisseront emporter par leur apptit de bonheur.
Ils nĠchangeront pas un mot : leur ballet est bien plus quĠun langage, un abandon de la parole au profit de la sensation pure. LĠmotion plurielle est la source dĠune mise en scne unique. Ils sĠincarneront dans un tre singulier n du jumelage des corps, ils clbreront leur dualit en ne faisant plus quĠun.
Ismne crit : Ç Le rituel de lĠaccouplement, comme la liturgie religieuse, nĠa quĠune seule issue, la transe. LĠacte dĠamour nĠest pas seulement une union merveilleuse avec lĠamant ; par la magie de nos dsirs combins, je deviens une et indivisible, ni corps seulement, ni seulement esprit, un tout quĠil nĠest plus imaginable de morceler. È