Nuits blanches de glaons et de neige cruelle

de Marianne Chouchan

 

 

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La vie jaillissante.

 

 Une longue file dĠhommes dŽcharnŽs que lĠon force ˆ marcher. Marches de la mort. Qui sĠarrte est tuŽ ; qui sĠŽcroule, meurt. CĠest la fin, se dit un jeune homme de presque dix-huit ans, ombre parmi les ombres. Comment continuer, sans force, sans nourriture, malade, avec une pesanteur dans la chair qui rend chaque mouvement plus difficile ˆ accomplir ? La mort est ˆ lĠÏuvre, malgrŽ le combat quĠil livre jour aprs jour pour se maintenir en vie. Il ne reviendra pas. Si peu de temps ˆ vivre. Il a tout affrontŽ jusque-lˆ : lĠŽpouvante, le froid, la faim, la fivre, lĠhorreur quotidienne des cadavres pourrissants, ces anonymes sans sŽpulture, qui ont ŽtŽ des humains. Et tout ce que, lorsquĠon ne sait pas, on ne peut imaginer. Une ville vouŽe ˆ la mort : Buchenwald. Une ville pour laquelle lĠunique projet est lĠanŽantissement de ceux qui la peuplent. Mais lui a rŽsistŽ ; il Žtait portŽ par lĠamour des siens, il sĠy raccrochait par toutes sortes de petites ruses.

 

Au dŽbut, il y avait eu les lettres : Bastien avait le droit dĠen Žcrire une par mois, en allemand. La langue de lĠennemi, il ne la parlait pas, mais il trouva toujours des intermŽdiaires pour lĠaider. Alors il Žcrivait ˆ sa famille sous la plume dĠun autre. Et de parler ˆ ceux quĠil aimait, quĠil ne reverrait probablement jamais – mais cela il fallait sĠinterdire dĠy penser – lui permettait de se raccrocher au rŽel, pas le rŽel du camp, mais celui du dehors, lˆ o il nĠy a ni cadavres, ni peur, enfin pas cette terreur de chaque seconde. De les imaginer, si loin, si prs, il avait puisŽ lĠŽnergie nŽcessaire ˆ sa survie. Il Žcrivait, donc, des lettres bien trop courtes, o il parlait presque exclusivement de nourriture : car ici, au camp, si lĠon ne recevait pas de colis, on Žtait perdu. Alors il inventoriait tout ce dont il manquait, sans rŽvŽler quĠil ne mangerait probablement presque rien de ce qui arriverait des semaines aprs lĠexpŽdition, souvent inconsommable et de toute faon indispensable monnaie dĠŽchange. Il avait mme rŽclamŽ une mŽthode de langue : il voulait apprendre lĠallemand et le russe – on ne sait jamais : sĠil rŽussissait, un jour ˆ sĠŽchapper É Et puis cĠŽtait sa faon de donner le change : pouvoir apprendre en prison, cela signifiait que les conditions de dŽtention Žtaient supportables. Et si sa famille le croyait, il pouvait aussi faire semblant dĠy croire.

Dans ses lettres, il souhaitait les anniversaires, la rŽussite aux examens, ou mme, il sĠexcusait : il demandait pardon ˆ ses amis de ne pas avoir donnŽ de nouvelles, les saluait par lĠintermŽdiaire de ses parents, leur rapportait ˆ quel point il regrettait de ne plus travailler avec eux. SĠexcuser de ne pas faire, cĠŽtait croire quĠil Žtait encore libre dĠagir ˆ sa guise.

Il Žvoquait la neige, sans dire la meurtrissure du froid, la santŽ, sans dire la dysenterie et les furoncles. CĠŽtait comme un jeu de rassurer ceux qui Žtaient loin, encore libres, ainsi quĠune mre le fait  avec son enfant ; dĠailleurs, sĠil sĠŽtait plaint, la lettre aurait ŽtŽ censurŽe.

Il ignorerait toujours si le courrier parvenait ˆ destination, mais quĠimporte ? il avait parlŽ ˆ des vivants ; cela suffisait ˆ lĠemplir du bonheur minuscule du condamnŽ ˆ mort, qui se rŽjouit dĠun petit coin de ciel bleu aperu depuis la cellule, dont il ne sortira que pour mourir. 

Ainsi, par lĠartifice de son imagination, il se raccrochait ˆ son ancienne existence et retardait lĠinŽluctable destruction de sa force vitale. Car il avait compris cela : pour survivre, il nĠy avait quĠune issue : sĠagrŽger ˆ la vie des vivants. Oublier par eux, pulsation aprs pulsation, lĠimpossible futur.

Puis il fut dŽplacŽ, envoyŽ lˆ o la mort Žtait plus probable encore. Ce ne fut plus possible dĠŽcrire ; aucun colis ne lui parvint plus. Il continuait ˆ parler aux siens, nŽanmoins, inventant les rŽponses de sa mre, tellement prŽsente, tellement aimante, courageuse ˆ lĠextrme : lĠimage mille fois remŽmorŽe de leur dernire rencontre lui permettait dĠŽchapper quelques secondes ˆ lĠŽpouvante. Il lĠexhortait au bonheur, lui souhaitait une existence qui lui Žchappait, bien quĠil la poursuive dŽsespŽrŽment. Mentalement, il cŽlŽbrait encore les ftes, engageait ses frre et sÏurs ˆ rŽussir leurs Žtudes, prŽparait des concerts avec eux.

 

La passion de la musique, cĠŽtait ce qui le portait, ce qui survivait du monde extŽrieur, sa religion, en fait. MalgrŽ lĠŽpuisement, les partitions pour violoncelle dŽfilaient devant ses yeux ;  sĠil avait eu de quoi Žcrire, il aurait pu les transcrire, tant Žtait puissante sa volontŽ de ne pas oublier ; ne pas se faire voler ce dernier espace de beautŽ. Lui vivant, la musique lui appartiendrait.

 

Il chante : oui, lui, le violoncelliste moribond, du souffle rauque qui sĠŽchappe encore de sa poitrine, il chuchote la sonate de Beethoven: il  lĠa si souvent rŽpŽtŽe avec sa sÏur, la pianiste. Il sĠarrte, revient en arrire. Son professeur, lĠaurait interrompu. Il doit raffermir son coup dĠarchet, vibrer davantage. Le clavier rejoue la ligne. Il sĠŽlance ˆ son tour, extŽnuŽ.

Chaque pas de la marche forcŽe est portŽ par une mesure de plus : un miracle. Soulever un pied puis lĠautre, sĠarracher ˆ la terre gelŽe, cĠest la musique qui permet cet exploit. Mme la neige a le poids du plomb. Sa blancheur est menteuse. Bient™t elle lĠavalera, comme elle en a avalŽ avant lui, disparus du convoi sans que personne ne sĠŽtonne.

Il marche. Encore une victoire sur le nŽant. Tant quĠil entendra ce quĠil psalmodie, il vivra, il avancera. Et son chant, son r‰le plut™t, berce ses derniers pas dŽjˆ recouverts par la neige. A peine audible, parce que son souffle sĠamenuise, la mŽlodie emplit ses oreilles dĠune fŽlicitŽ inimaginable pour ceux qui, leur vie durant, pleureront son absence. Personne ne saura jamais quĠil sĠest Žteint ainsi, libre. Le saurait-on, quĠest-ce que cela changerait ? Un garon de dix-sept ans, brillant, heureux de vivre, est arrachŽ ˆ sa famille et ˆ sa vie, pris en otage par une dictature impitoyable qui nĠen finit pas dĠassassiner. JusquĠˆ lĠinstant ultime, il a conservŽ son humanitŽ. Et alors ?  il est mort, tout de mme.

Bastien est tombŽ. Il ne lui reste plus quĠˆ fermer les yeux – des yeux si beaux, inoubliables, dira plus tard de lui un rescapŽ – en finir pour toujours avec la souffrance et la peur de mourir. La musique s'envole dans un crescendo muet, tandis que sĠŽloignent ses camarades de misre : lĠenfant de dix-huit ans, fils interminablement pleurŽ, frre ˆ jamais perdu, entend ce quĠil ne peut mme plus chanter.

Combien de secondes ou de minutes a durŽ lĠagonie ? De quel sursaut de vie sĠest-elle accompagnŽe ? Mais il Žtait trop tard. CĠest un cadavre, maintenant, qui dispara”t sous la neige. Bastien ne reviendra pas. Il nĠest plus. En vain sa famille attendra-t-elle son retour, recherchera-t-elle sa trace.

 

Pour elle, la nice qui ne sait rien, il sera celui dont on ne peut parler, lĠoncle jamais advenu.

 

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Ismne a souvent ŽcoutŽ la sonate en fa majeur pour violoncelle de Beethoven : est-ce que vraiment cette musique a escortŽ les derniers pas de Bastien ? QuĠimporte ? Elle veut le croire pour se figurer lĠhistoire, enfin, une histoire.

 

Le violoncelle et le piano jouent ensemble, ˆ lĠunisson ; puis la voix sombre du violoncelle dŽroule une mŽlopŽe empreinte de gravitŽ, tandis que le piano lĠaccompagne avec lenteur et discrŽtion. Voilˆ maintenant le clavier qui entonne sa propre mŽlodie. Le violoncelle marche ˆ sa rencontre. Les notes frappŽes sĠŽlancent joyeuses vers les cordes frottŽes qui hŽsitent encore : le timbre rauque vibre, ralentit, sĠŽchappe, attend.

LĠun Žcoute lĠautre, le guette, lĠapostrophe. Le clavier sĠimpose, net et prŽcis. Le violoncelle recule, avant de se prŽcipiter enfin dans un canon de plaisir et de libertŽ. Le chant dĠamour choral sĠŽlve, subtil Žloge de lĠharmonie.

 

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Comment Ismne sait-elle ce que tous ignorent ? Elle invente, imagine, devine. La rŽalitŽ est autre, bien-sžr, ou bien celle-lˆ ; mais cĠest pour elle la seule manire de donner corps ˆ ce fant™me dĠoncle, en faire une chair vivante, en lieu et place dĠune  dŽpouille morte, jamais retrouvŽe.

Sa grand-mre a, sa vie durant, cherchŽ le lieu de la sŽpulture de Bastien, parce que lĠadoration de lĠenfant mort passait par cette nŽcessitŽ de savoir o sĠŽtait dissout le corps, o sĠŽtait exhalŽe la dernire pensŽe. Ismne, elle, veut seulement croire que la neige ne peut rien effacer.

 

Bastien a Žcrit cinq lettres depuis le camp, cinq pauvres lettres a dit sa sÏur, la mre dĠIsmne. Et pourtant non ! Elles nĠont rien de pauvre, ces nouvelles de lĠenfer. Il a regardŽ Satan, les yeux dans les yeux, mais nĠa pas abdiquŽ.

Lˆ o dĠautres renonaient, se laissaient mourir, stupŽfiŽs par la force du mal, lui conservait sa lŽgretŽ adolescente. Stupide, il ne lĠŽtait pas : dĠavance il connaissait son destin. Mme si lĠon voulait croire au retour, tout au camp augurait du contraire. Si lĠon survivait, cĠŽtait pour mourir une heure plus tard, un jour plus tard, une semaine plus tard, un mois au mieux, mais lĠon mourrait. Alors ˆ quoi bon lutter ?

CĠest le mystre qui bouleverse Ismne, elle qui ignore tout ce qui nĠest pas Žcrit sur les lettres ou dans les quelques feuillets laissŽs par Jeanne. Un mystre qui a, avant elle, bouleversŽ sa mre, sÏur du jeune homme, ou sa grand-mre, pietˆ endeuillŽe qui ne se dŽcidait pas ˆ mourir, de peur que ne se dissolve dans le nŽant le grand amour ŽprouvŽ pour son fils : un amour si grand et pourtant coupable de ne pas avoir sauvŽ lĠenfant.

 

Le chemin a ŽtŽ long pour retrouver les traces de pas. Paradoxalement ce sont les gestes insensŽs de la vieille Marcelle, un No‘l, il y a des annŽes, qui ont ouvert la voie obscure : en cherchant ˆ tout prix ˆ faire dispara”tre sur le carrelage de sa maison la neige Žparse apportŽe par son fils et sa belle-fille, celle-ci  vivait une autre histoire. Mais son geste rappelait lĠimportance de la trace. De lĠobsession absurde de propretŽ est nŽe la conscience dĠun souvenir jamais explorŽ, tout prt ˆ se lire, quĠIsmne portait en elle ou malgrŽ elle. Deux secrets de famille sĠemmlaient, entachŽs de mort, de trahison et de viol. La peur de savoir, la honte de se souvenir gŽnŽraient la confusion. Au bout du chemin sĠŽcrivait la libertŽ des vivants, celle de conna”tre le passŽ, malgrŽ les silences, malgrŽ les interdits.

 

Ismne a-t-elle le droit dĠŽbruiter cette vŽritŽ inventŽe ou faut-il Žtouffer la douleur dans le silence comme tous ceux qui se sont tus ? Etait-ce de lĠhŽro•sme, leur dŽrobade ? Ceux-lˆ le croient, car ils ont sacrifiŽ la parole ˆ une cause quĠils jugeaient lŽgitime. Mais leur aveu eut permis de comprendre, de sĠŽpandre, de ne pas suffoquer ˆ son tour dĠune souffrance inexpliquŽe.

 

 

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Son mari ne sĠŽtait jamais abandonnŽ tout ˆ fait dans lĠamour. Mais comment aurait-il pu, sĠil Žtait le produit de la dŽtestation et de lĠhorreur du corps ?

LĠamour quĠIsmne peut recevoir et donner aujourdĠhui nĠa plus de frontire, ni dans le temps, ni dans lĠespace. QuĠimportent la frŽquence ou la distance ? Lorsque les deux amants sĠunissent, les contingences arithmŽtiques nĠont plus cours.

Tout ˆ lĠheure, chaque millimtre de sa peau guettera la tiŽdeur de la bouche et la douceur des mains de son amoureux ; elle ne sera que ce corps de dŽlice, inconditionnellement soumis et dĠautant plus libre. Puis elle reviendra ˆ elle, pas encore rassasiŽe, mais avide dĠoffrir ˆ son bien-aimŽ une semblable jouissance.

Elle repoussera sa tte, enfouie dans la broussaille de son pubis. Il sĠŽtendra sur le lit. A son tour, elle partira lentement ˆ la dŽcouverte des paysages de chair, lŽchant les mamelons et le ventre, le faisant murmurer. Il voudra la guider, mais elle prendra son temps. Oublieuse dĠelle-mme, elle jouera pour son plus grand bonheur avec les tourments de lĠimpatience, les sursauts de la fŽlicitŽ.

Enfin, elle effleurera la peau dŽlicate de son pŽnis. Elle enserrera le membre entre deux doigts, guidŽe par la mŽlodie de son plaisir, et elle glissera doucement sur les anneaux de sang É

 

Autrefois, les ŽchappŽes dĠIsmne, ses dŽrives, sĠachevaient dans lĠamertume. Aujourd'hui, il nĠy a pas de fin, pas de but. Le mur qui cloisonnait son existence sĠest ŽcroulŽ. Elle ne fuit plus, elle avance, ou plut™t, elle continue.

 

 

 

Les premires fois, lorsquĠelle rencontrait son amant, Ismne craignait que le sang menstruel ne vienne g‰ter leurs si rares rendez-vous. Elle se sentait trahie par son corps, lorsque lĠŽcoulement survenait lors des retrouvailles. Et puis elle a appris ˆ aimer cette ponctuation rŽgulire de sa vie, parce que son amant la rassurait : cĠŽtait cela aussi tre femme.

Ismne sĠest peu ˆ peu libŽrŽe de ses prŽjugŽs de perfection. Admettre que le corps nĠest pas une photo glacŽe dans un magazine, quĠil exhale des odeurs ou des liqueurs incontr™lables, lui permet maintenant de supporter lĠaltŽration de sa pensŽe obsŽdŽe du corps de lĠautre. Rver ˆ lĠamant, cĠest raisonner avec la chair et le sang .

 

Tout ˆ lĠheure, lĠamant saisira Ismne, frŽmissante de dŽsir ; il lĠŽcartlera avec une douceur obstinŽe. ChorŽgraphie toujours diffŽrente, lĠamour se dansera dans un rythme endiablŽ, avant de sĠapaiser et nĠtre plus que caresses lentes et recherchŽes.

Sur leur peau, la sueur perlera. LĠamant rafra”chira Ismne en aspergeant son visage dĠun souffle lŽger. Tout semblera consommŽ, mais ˆ nouveau, ils se laisseront emporter par leur appŽtit de bonheur.

Ils nĠŽchangeront pas un mot : leur ballet est bien plus quĠun langage, un abandon de la parole au profit de la sensation pure. LĠŽmotion plurielle est la source dĠune mise en scne unique. Ils sĠincarneront dans un tre singulier nŽ du jumelage des corps, ils cŽlbreront leur dualitŽ en ne faisant plus quĠun.

 

Ismne Žcrit : Ç Le rituel de lĠaccouplement, comme la liturgie religieuse, nĠa quĠune seule issue, la transe. LĠacte dĠamour nĠest pas seulement une union merveilleuse avec lĠamant ; par la magie de nos dŽsirs combinŽs, je deviens une et indivisible, ni corps seulement, ni seulement esprit, un tout quĠil nĠest plus imaginable de morceler. È

 

 

 

 

 

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